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Réflexions sur la vraie vie
Author(s) -
Erhard Taverna
Publication year - 2013
Publication title -
bulletin des médecins suisses
Language(s) - French
Resource type - Journals
eISSN - 1661-5948
pISSN - 1424-4012
DOI - 10.4414/bms.2013.01683
Subject(s) - philosophy , art
«Des parlements du monde civilisé ont décidé que la médecine était désormais un commerce, et au train où vont les choses, nous serons bientôt fonctionnaires (...) Ils sont déjà foule, hélas, qui ne voient leur science que comme gagne-pain, se louent aux assurances et caisses-maladie et se font payer, comme les ramoneurs ou les couvreurs, un tarif ‹à la pièce›.» C’est en ces termes éloquents que notre confrère déplore la «descente du piédestal de la science» dans ses considérations sur des questions d’Etat de 1892 [1]. Plus de 100 ans après, le ton n’a guère changé. «Le libre entrepreneur au service du bien humain» n’est plus «maître de sa sphère d’action». On déplore la perte de la traditionnelle position d’exception du médecin, qui devient un étranger dans sa discipline et sacrifie ses trésors sur l’autel d’une science dont les Prix Nobel ne vont plus que rarement à sa corporation. Nous sommes appelés à résister à «l’emprise de puissances tierces», à nous défaire de la tutelle étrangère. Nous demandons plus de leadership pour les porteurs de responsabilités. Nous ne sommes pas des disques durs bourrés de résultats d’études, ni des robots. Nous avons besoin d’une philosophie de la vie humaine qui sache de quoi est faite une bonne vie [2]. Le Bulletin des médecins suisses remet cela quelques numéros plus tard [3]: Il nous faut une philosophie, comment avons-nous pu devenir cérébraux à ce point au lieu d’ouvrir globalement notre perception existentielle aux problèmes de l’âme? A force d’être les «exécutants consentants d’un système de santé géré numériquement», nous sommes devenus les esclaves de «scientifiques qui, bien qu’étudiant les sciences naturelles, habitent des mondes numériques abstraits». D’où l’appel à une «philosophie médicale de la vraie vie». Le péché a commencé avec la révolution néolithique. Vraiment? Les singes intelligents que nous étions à l’âge de pierre n’auraient utilisé leurs silex que pour racler des peaux de bêtes? Plus d’humanité: nombreux sont les critiques, tous des hommes, qui entonnent cette rengaine sans que l’on sache ce qu’ils entendent par là. Le discours parfois virulent sur la philosophie d’une culture humaine apporte un début d’explication. Que dit-il? Eh bien, que la culture favorise l’épanouissement autonome de l’être humain. Toute anthropologie humaniste est centrée sur trois notions récurrentes: la raison (ou rationalité), la liberté et la responsabilité. La philosophie d’une vie cohérente est fondée sur l’idéal de l’autonomie. Un idéal qui respecte et fait avancer l’être humain dans ses dimensions esthétique, émotionnelle, éthique et cognitive. La tendance inflationniste à nous vendre tout concept ou business-plan sous l’étiquette de «philosophie» témoigne de la pauvreté philosophique actuelle. Toute profession dont la formation est exigeante cultive une perception identitaire, une tradition et une fierté propres. Ses membres s’organisent en association défendant leurs intérêts. Les mutations techniques rapides les touchent comme les autres. Des métiers disparaissent et de nouveaux se créent presque quotidiennement. Les médecins restent privilégiés. Malgré toutes les forces centrifuges qui déchirent les sociétés professionnelles, ils ont un syndicat influent dont les fonctionnaires sont bien payés. Même après Bologne, des branches d’étude communes assurent la transmission d’un langage de base que comprennent encore tous les spécialistes. En tant que consommateurs et nonobstant d’importantes différences de revenu, les médecins se situent dans la classe moyenne supérieure, possèdent leur maison et partent en croisière. Certains sont affamés de littérature, peintres, sculpteurs, auteurs de polars ou violonistes, d’autres n’ont pas le temps. Ont-ils besoin d’une philosophie médicale de la vraie vie? Theodor W. Adorno conclut son essai sur la possession et l’habitat par cette phrase célèbre: «Il n’y a pas de vraie vie dans une vie fausse.» [4]. A méditer peut-être. Ou tenons-nous en à Sonderegger [5] qui, en 1873, «dans la lutte pour la survie des individus et des peuples», a défini le médecin idéal: «Tu dois avoir l’œil vif et l’oreille alerte, un grand talent d’observation et la patience d’apprendre ta vie durant, un esprit clair et critique et une volonté de fer que viennent durcir les difficultés, et néanmoins un cœur chaleureux qui comprend et compatit à toutes les douleurs, une tenue convenable, du tact dans les rapports humains, des doigts habiles, un corps et un esprit sains (...) Tu dois traîner le fardeau de ton immense science en gardant la fraîcheur du poète (...) Tu dois corriger tous les arts de la charlatanerie et rester un homme d’honneur. La médecine, enfin, doit être ta religion, ta politique, ton bonheur et ton malheur!» Tout le programme tient aujourd’hui encore en ces quelques lignes, à cela près que les femmes sont également concernées.

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